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La Physiothérapie équitable : Son importance et les obstacles à sa concrétisation

Sarah Wojkowski, PT, PhD(c)

Le 4 novembre 2015, on a demandé au premier ministre canadien Justin Trudeau pourquoi il était si important pour lui d’avoir un cabinet paritaire. Sa réponse était simple : « Parce qu’on est en 20151. »

Cette réponse succincte m’a amenée à réfléchir à ma propre carrière comme physiothérapeute. Pourrais-je répondre aussi catégoriquement si on me demandait si j’ai eu une pratiqueéquitable?

Qu’est-ce qui définit l’équité?

Bien sûr, ai-je d’abord pensé. À l’époque où je pratiquais, je donnais les meilleurs soins possible à chaque client avec qui j’avais le privilège de travailler.

Après une période de réflexion, je me suis cependant aperçu que les gens pour qui les services de physiothérapie ne sont pas équitables , ce sont ceux qui en auraient besoin, mais qui n’y ont pas accès.

Le manque d’accès peut dépendre de plusieurs facteurs :

  • le lieu de résidence;
  • les périodes de disponibilité des services;
  • la barrière linguistique;
  • des responsabilités telles que la garde d’enfants.

Certes, je donnais les meilleurs soins possible aux personnes qui venaient me consulter. Mais qu’en est-il de celles qui ne le pouvaient pas? J’ai alors compris que ma réponse, si on me demandait « avez-vous eu une pratique équitable? », ne pourrait pas être aussi catégorique que celle de notre premier ministre.

Vous, avez-vous la conviction d’avoir une pratique équitable?

Espérant dépasser la déception que m’inspirait mon constat, j’ai considéré le fait que j’appartiens à un vaste groupe de professionnels, et que ce groupe offre des services partout au Canada.

Je me suis alors mise à réfléchir à ceci : pouvons-nous, comme professionnels de la physiothérapie, affirmer en toute confiance que nous offrons collectivement des soins équitables aux Canadiens – quel que soit leur lieu de résidence, leur origine ethnique ou leur sexe?

Malheureusement, ma réflexion sur cette question n’a pas été plus positive. Je ne crois pas que nous puissions faire cette affirmation. Je pense en fait que nous avons beaucoup à faire avant de pouvoir affirmer que tous les Canadiens bénéficient de services de physiothérapie équitables.

Pourquoi l’équité est importante

Pour comprendre pourquoi nous avons du travail à faire, prenons l’exemple de Julie. Julie, 38 ans, a trois enfants de moins de huit ans et travaille à temps partiel comme adjointe administrative. Son mari est souvent sur la route pour son travail. Le couple gagne tout juste ce qu’il faut pour joindre les deux bouts chaque mois. Cette famille habite dans le Nord de l’Ontario, et aucun membre de la famille élargie des deux parents n’habite à proximité.

Si Julie se blessait au dos en se penchant pour soulever un de ses enfants à la maison, pourrions-nous affirmer avec assurance qu’elle aurait le même accès à la physiothérapie que d’autres Canadiens?

Pour répondre à cette question, il nous faudrait considérer un certain nombre de choses :

  1. Y a-t-il un physiothérapeute là où habite Julie?A. Dans l’affirmative :
  • Les services sont-ils disponibles quand Julie ne travaille pas, de sorte qu’elle n’ait pas à prendre un congé non rémunéré pour être vue?
  • Julie a-t-elle la possibilité de faire garder ses enfants à un prix abordable, ou encore les salles de traitement et les cliniques sont-elles aménagées pour qu’elle s’y présente avec ses enfants?
  • Le physiothérapeute parle-t-il une langue que Julie comprend?B. Dans la négative :
  • Y a-t-il un physiothérapeute dans une autre localité ou ville, et Julie peut-elle se rendre consulter ce professionnel en voiture ou en utilisant le transport en commun?
  1. Julie et son mari bénéficient-ils de couvertures qui peuvent les aider à payer ces services?
  • Dans l’affirmative, tous les traitements requis sont-ils couverts à 100 % ou est-ce que certains des frais seulement sont couverts à 100 %? Dans le deuxième cas, le couple a-t-il les moyens de payer les frais non couverts?
  1. Julie et son mari ont-ils les moyens d’assumer les coûts indirects liés à l’accès à des services de physiothérapie (transport, garde d’enfants, périodes pendant lesquelles ils ne sont pas là pour assumer leurs responsabilités familiales)?
  • Dans la négative, jugent-ils que les soins qu’ils recevraient d’un physiothérapeute l’emportent sur les sacrifices qu’ils devront faire pour pouvoir payer les services?

Maintenant, changeons le scénario. Julie habite au centre-ville de Vancouver. Elle et son mari occupent des emplois permanents à temps plein et bénéficient de généreux régimes d’assurance maladie. Des membres de leur famille qui habitent à proximité peuvent leur offrir du soutien et garder les enfants. Les réponses aux questions ci-dessus changeront-elles?

Je le crois bien.

L’exemple de Julie montre la difficulté de fournir des services de physiothérapie équitables au Canada.

Ce que vous devez savoir sur les soins équitables

Au Canada, nous avons la chance de pratiquer dans des systèmes de santé qui, bien qu’imparfaits, reposent sur le principe selon lequel les Canadiens doivent avoir accès aux services de santé médicalement nécessaires sans égard à leur capacité de payer2. Malheureusement, nombre d’entre nous peuvent citer des cas où des personnes n’ont pas pu recevoir des services de physiothérapie dont elles avaient besoin – et ne le peuvent toujours pas –, pour un certain nombre de raisons.

Des soins équitables sont des soins qui ne varient pas en fonction de facteurs individuels tels que le sexe, l’origine ethnique, le lieu de résidence ou le statut socioéconomique3.

Fournir des soins équitables ne signifie pas que tous les patients reçoivent les mêmes soins ou ont le même état de santé3.

Des systèmes sociaux inéquitables, tels que des systèmes d’éducation déficients, sont à l’origine de disparités en matière de santé – alors que des facteurs biologiques tels que l’âge expliquent des états de santé différents3.

Les obstacles à la physiothérapie équitable

Au Canada, certains segments de la population sont plus susceptibles que d’autres de déclarer avoir un besoin non comblé lié aux soins de santé en général.

Ces groupes sont les suivants4-8 :

  • les femmes
  • les peuples autochtones
  • les personnes en mauvaise santé
  • les personnes de moins de 69 ans
  • les personnes ayant un degré d’instruction élevé
  • les personnes à faible revenu
  • les personnes sans assurance médicament

On manque cependant de données probantes indiquant qui, spécifiquement, aurait besoin de physiothérapie au Canada, mais n’accède pas à ces services ou ne peut pas y accéder.

Nous ne savons pas non plus combien de Canadiens bénéficient de régimes d’avantages sociaux qui couvrent les services de physiothérapie (en totalité ou en partie). À cause de ce manque d’information, il est difficile de déterminer quelles mesures précises pourraient être prises pour assurer que tous les Canadiens aient accès à des services de physiothérapie équitables (#QualityPT).

Voici, en revanche, ce que nous savons :

  • Les Canadiens vivant en milieu rural se butent à davantage d’obstacles que d’autres pour accéder à des services de physiothérapie9.
  • Il y a une pénurie de services de réadaptation et des lacunes dans les mécanismes de prestation et les modèles de financement visant les peuples autochtones du Canada8.
  • Les Canadiens ayant une maladie chronique ont plus de mal à accéder à des services de physiothérapie dans leur milieu que les Canadiens sans maladie chronique9.

Il y a aussi d’autres faits importants à prendre en considération. Par exemple :

  • La sécurité d’emploi (le fait d’avoir un emploi offrant un large éventail d’avantages sociaux et des possibilités d’avancement) régresse, et de moins en moins de Canadiens pourraient avoir un revenu disponible ou des avantages sociaux leur permettant de payer les services d’un physiothérapeute10.
  • Les nouveaux arrivants sont plus susceptibles d’occuper des emplois précaires et de ne pas bénéficier d’avantages sociaux10.
  • Le manque d’accès à des services de garde constitue un obstacle; il limite l’accès à un bon emploi et nuit aux chances des deux parents d’occuper un emploi rémunéré10.
  • Indépendamment du niveau d’instruction atteint, les femmes demeuraient moins susceptibles que les hommes d’occuper un emploi au Canada en 200911.

Les conséquences potentielles

L’iniquité en santé suscite des préoccupations grandissantes. Des études établissent des liens entre la précarité d’emploi et la détérioration des conditions sociales12 et associent un faible revenu à une mauvaise santé et à une dégradation de la qualité de vie13.

Dans certaines régions du Canada, l’espérance de vie se compare à celle de pays du tiers monde13. L’espérance de vie peut aussi être très différente dans les quartiers défavorisés et aisés d’une même ville – on a constaté des écarts allant jusqu’à 21 ans13.

La physiothérapie est efficace pour réduire la douleur aiguë et chronique et pour limiter le risque d’aggravation d’incapacités et de maladies chroniques14. Le manque de services de physiothérapie pourrait alourdir les coûts du système de santé, retarder ou limiter le rétablissement fonctionnel et réduire la qualité de vie.

Trois choses que vous pouvez faire pour rendre votre pratique plus équitable

Rendre la physiothérapie équitable sera un défi. Partout au pays, des changements systémiques doivent être apportés pour favoriser une pratique de la physiothérapie équitable, fondée sur des données probantes.

Parmi ces changements pourraient figurer les suivants :

  • revoir les modèles de financement provinciaux pour intégrer davantage de physiothérapeutes dans la structure des soins primaires financés par l’État;
  • modifier les régimes de tiers payeurs pour que plus de services soient entièrement couverts.

Des changements aussi fondamentaux doivent être défendus de manière réfléchie et avec persistance par l’ACP, les associations provinciales et les professionnels comme vous et moi.

Nous pouvons cependant faire de petits pas. Voici trois mesures simples par lesquelles vous pouvez commencer.

  1. Renseignez-vous sur les soins équitables. De nombreuses organisations canadiennes appuient l’objectif de fournir des soins de santé de qualité. En Ontario, Qualité des services de santé Ontario (QSSO) offre aux prestataires de soins de santé des ressources destinées à favoriser l’amélioration de la qualité des services. Savez-vous s’il existe une organisation soutenant le mouvement pour la qualité des soins dans votre province ou votre territoire?
  1. Soyez actifs. Le rôle de « défenseur » fait partie des compétences essentielles des physiothérapeutes au Canada. Les physiothérapeutes sont bien positionnés pour repérer, à l’échelle locale, provinciale et nationale, des façons d’assurer des soins de santé équitables. L’ACP continue de faire connaître diverses initiatives orientées vers la qualité des soins, avec le mot-clic #QualityPT. Serez-vous du mouvement?
  1. Arrêtez-vous et réfléchissez. Prenez quelques minutes pour réfléchir à votre pratique. Essayez de penser à des manières dont vous pourriez favoriser l’équité.
  • Avez-vous aménagé dans votre clinique une aire pour les enfants qui accompagnent leurs parents à leurs rendez-vous?
  • La technologie pourrait-elle être votre alliée? (Par exemple, pourriez-vous appeler un patient plutôt que de lui demander de se déplacer pour un rendez-vous?)

Si chacun de nous fait un petit changement, c’est toute la profession qui fera un grand pas vers des soins équitables.

À ceux et celles qui, après cette lecture, se demanderaient encore pourquoi la physiothérapieéquitable devrait les interpeller, je dirais : « Parce qu’on est en 2016. »

Sarah Wojkowski est professeure adjointe à la School of Rehabilitation Science et directrice de la formation clinique dans le cadre du programme de maîtrise en physiothérapie de l’Université McMaster. Elle est membre du MAC H2OPE Clinic Executive Council et achèvera bientôt un doctorat en sciences de la réadaptation à l’Université McMaster.

 

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